Group Show • Le temps fait bien les choses
Le temps fait bien les choses
Il y a les pierres que l’on ramasse, collectionne, photographie, dessine ou que l’on tente d’imiter. Celles sur lesquelles on trace des lignes avec un peu d’eau. Depuis l’enfance, quelque chose nous attire vers elles : leur forme, leur poids, leur son, le mystère de leur présence. Elles étaient là bien avant nous et seront encore là après.Dans la pierre calcaire, née notamment de l’accumulation de sédiments et d’organismes vivants, demeure une mémoire silencieuse du monde. Alors, que restera-t-il de nous ? Deviendrons-nous pierre à notre tour ?
Depuis la préhistoire, la pierre accompagne les gestes de l’humanité. Nous l’avons taillée, assemblée, gravée, pour fabriquer des outils, bâtir des abris, dresser des monuments et laisser des traces. Enfant, on ramasse un caillou sans savoir pourquoi. On le retourne entre ses doigts, on y reconnaît un visage, un animal, un paysage. On lui invente une histoire. Peut-être cette attirance nous relie-t-elle à quelque chose de très ancien, à une mémoire qui nous dépasse et dont nous faisons pourtant partie.
Parfois, la pierre semble même retrouver une vie. Dans les fragments de résine que Karine Rougier recueille au fond de l’eau, lors de ses plongées en apnée, l’océan a déjà commencé son travail : morceaux de bateaux de pêcheurs, abandonnés puis érodés par les mouvements de l’eau, deviennent sous son regard des paysages fantastiques et habités. Comme une archéologue sous-marine, ses œuvres sont capables de réchauffer nos âmes.Ailleurs, dans les photographies de Vincent Bousserez, les pierres prennent la place des acteurs d’une scène presque théâtrale. Tout semble prêt à se jouer, mais rien ne bouge. Le spectacle est suspendu, le rôle principal est devenu pierre pour toujours.
Il y a aussi les murets de pierres sèches, assemblés sans mortier ni ciment. L’air et la pluie circulent entre elles. Chacune s’appuie sur ses voisines et contribue à l’équilibre de l’ensemble. Rien n’est scellé, et pourtant, le muret tient. J’aime penser que nous pouvons, nous aussi, nous construire ainsi. Les pratiques artistiques sont souvent solitaires, mais nous avons parfois besoin de nous rapprocher, de nous soutenir, de former un assemblage qui nous aide à tenir debout.
Je pense alors aux cairns rencontrés sur les sentiers côtiers ou en montagne. Quelques pierres empilées indiquent aux suivants qu’un chemin existe, que quelqu’un est passé par là. Le dessin de Fabien Mérelle me ramène à cette expérience du chemin : une jeune femme respire à pleins poumons l’air du lit de la Loire, d’où proviennent ses deux pierres dessinées. On imagine ses pas nus dans le sable, la poussière minérale sous ses pieds. Son corps nous ancre à la planète. Dans les peintures de Marina Vandra, nous cherchons à déchiffrer un langage qui nous est étrangement familier. Comme devant les pierres, nous croyons nous y reconnaître sans tout comprendre, face aux traces d’une pensée ancienne qui nous échappe. Et dans les encres de Cora Texier, j’aime imaginer que chaque cristal, chaque faille vient d’apparaître sous nos yeux, comme si nous avions eu la chance d’assister à la magie secrète de la formation du monde.
Dans mes aquarelles sur pierre, je compose avec un dessin déjà présent : les dendrites, ces ramifications formées par l’infiltration d’eau chargée d’oxydes de fer ou de manganèse dans la roche calcaire. Le temps a déjà dessiné. J’interviens sans vouloir tout recouvrir, en accompagnant la pierre. Parfois, une lune ou une silhouette suffit à nous situer dans un paysage gigantesque.
Les œuvres réunies ici sont celles d’artistes dont j’ai croisé le travail au cours des dix dernières années. Les réunir, c’est donner forme à ces affinités qui se construisent avec le temps. Comme les pierres d’un muret, nos pratiques conservent leurs singularités, tout en se répondant et en se soutenant.
Le temps est vivant, à l’œuvre dans la matière, façonnant les pierres au fil de durées qui dépassent l’entendement humain. Il les forme, les transforme, les érode et les déplace, mais aussi, parfois, les rassemble et les répare, dans un mouvement presque imperceptible à notre échelle. Ce temps-là agit aussi dans nos vies, laissant aux rencontres, aux affinités et aux idées le temps de mûrir, de se tisser et de trouver leur juste place. Il nous apprend à composer avec ce qui est là, à assembler des fragments, à faire tenir ensemble des formes singulières Et parfois, au fil des années, un paysage commun se dessine, comme si le temps avait lentement préparé cette exposition.
Alice Gauthier
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Exposition collective avec :
Vincent Bousserez, Alice Gauthier, Fabien Mérelle, Karine Rougier, Cora Texier et Marina Vandra.
Sous le commissariat d’Alice Gauthier
