Group Show • ‘ET JE DIS À L’OMBRE, RESTE !’

Et je dis à l’ombre, reste ! Reste près de moi, reste dans la lumière tamisée de la pièce, reste en dépit de tous les rayons qui t’éloignent et t’obligent à te dissiper.
Parce que tu es pleine de ressources secrètes. Une forêt obscure dans laquelle puiser de la beauté. Une indication. Une muette comparaison avec l’onde de la vie. Un double de nous-mêmes avec lequel nous voulons tour à tour jouer et combattre.
Je ne t’ai pas toujours aimé. J’ai dû faire avec ta nature ténébreuse et t’apprivoiser, toi qui ne te donnes pas facilement. Et c’est pour cette raison que je t’implore d’être là, en toute heure et en tout lieu, pour conjurer l’incomplétude de qui je suis au monde et m’aider à être entier, présent, pur…
D’une certaine façon, la peinture est une aventure de l’ombre. Elle découle d’un contrat tacite entre elle et nous, entre ce que nous ne voyons pas et ce qui se loge pourtant dans notre silhouette active, dans les plis de notre corps, dans l’étendue de nos pas. Elle fabrique les songes, aussi, elle est le territoire de la nuit qui nous emplit d’un mystère abyssal et astral, d’une méditation profonde sur l’univers et les différents moments de notre existence. Ce sont des liens que les quatre artistes présentés ici possèdent, bien qu’à première vue, leurs œuvres ne comportent pas ou peu d’ombre. Mais leur inspiration, qui puise dans le tréfonds des choses, dans les racines même, met en lumière l’autre côté du visible et nous permet de voir quelque chose qui ne se donne pas facilement.
Ainsi des paysages de Lucile Soussan qui enclenchent en nous le sentiment d’un temps ancien, d’une connexion avec l’habitat troglodyte de nos ancêtres préhistoriques, de notre relation à la caverne des premiers âges. Sa vue de Bemaraha à Madagascar nous fait plonger dans l’entrebâillement d’une gorge naturelle où des végétations parviennent à trouver un peu de lumière et à se faufiler dans la mâchoire épaisse de gigantesques pierres. Plus loin, c’est la représentation d’un fossile incrusté dans le sol qui souligne l’antique royaume perdu des existences lointaines. Avec l’artiste, nous sommes jetés dans l’au-delà du passé, revenus à notre nature brute et sauvage, à notre rapport intime au végétal et au territoire, comme si elle tissait des ponts entre nous et l’histoire, entre notre origine et notre devenir.
Des paysages qui façonnent aussi notre regard comme ceux de Théo David où la lumière franche de la Méditerranée vient écraser la perspective et fait émerger, comme d’antiques monolithes, des collines de sel et de roche. On dirait que la matière souffre par moment, comme si les monts saignaient d’une blessure tenace, mais que la peau du monde devait s’en trouver renforcée, habitée elle-même par des cieux d’un bleu cinglant, presque violent. À cette certaine noirceur des tableaux contrastent des aplats d’une douceur étonnante, tel ce jaune pastel ou ce bleu azur qui viennent entourer les monuments naturels et confèrent une impression d’apaisement à l’ensemble, montrant par là la bataille des éléments et le mouvement de la Terre, ses strates géologiques et thermiques qui font aussi ce que nous sommes. La vue d’une grotte, en abstraction pure, poursuit la ténacité d’une voie d’ombre dans le travail du peintre.
Pour autant, l’ombre est aussi l’apanage de nos corps, de nos figures endurcies et enjouées, de l’habitacle singulier de notre âme. Elle se loge dans l’esprit même de nos parures individuelles,de notre visage présenté devant les autres et de nos rôles. Au jeu de les révéler en couleur, Félix Deschamps Mak excelle. Il déploie dans plusieurs toiles l’expression corporelle des spectateurs et acteurs du grand cirque de nos vies et comment ceux-là assistent, impuissants ou actifs, au désastre intime qu’est l’existence de chacun. Il pointe des situations théâtrales, dont les accidents et les guerres, d’où il extirpe une puissance ombrageuse, faite de réactions vives et d’ancrage frappant, comme si les pieds de ses personnages étaient lestés, voire même cloués sur un sol pourtant glissant…
Avec Iris Cabos, il y a des éclats de couleur qui jaillissent en des myriades de traces peintes, comme dans les toiles quasi abstraites de la fin de vie de Claude Monet ou dans les compositions florales de Joan Mitchell. On est frappé par ces traits fauves qui secouent la rétine et nous font sentir que notre regard est l’ombre qui s’est justement absentée du tableau. Aussi de ces nuées qui semblent avoir fait fondre une palette en autant de petits nuages colorés et qui donnent une atmosphère sensible à la personne qui les contemple. À la lumière vive des aquarelles existe une pointe d’opacité et de mystère que l’artiste révèle et qui nous emporte avec elle dans une ivresse printanière et ombragée.
Jean-Baptiste Gauvin
